dimanche 1 septembre 2013

Stigmatisation : quand le mot "dérape" !

Parmi les tics de langage qui polluent de plus en plus le discours public (« incontournable », « instrumentaliser », « revisiter », « déraper » …pour ne citer que quelques exemples),  le mot « stigmatisation » est lui aussi très mode.
L’étymologie et l’usage en sont anciens, mais le vocabulaire a su se créer une « niche » « incontournable » dans la langue des médias.

Retour aux sources étymologiques
Au rayon du prêt-à-penser du vocabulaire politique, il n’est pas sûr que les emprunteurs du terme et encore moins leurs lecteurs aient une pleine conscience du sens et de la réelle portée du mot.
« Revisiter » les origines et les sens premiers de l’expression peut avoir son utilité.

Les dictionnaires nous apprendront que « stigmatiser » vient du grec « στίγμα » (piqure), passé au latin « stigma, stigmatis » pour exprimer la marque au fer rouge que l’on faisait aux exclaves fugitifs.

Au sens premier, le verbe stigmatiser veut donc dire marquer au fer (et donc imprimer dans la peau des « stigmates »). Par extension et au figuré, le mot a pris le sens de marquer d’infamie et plus généralement de critiquer, de dénoncer durement et publiquement, et pour un fait que l’on juge condamnable ou gravement répréhensible.

La stigmatisation va en ce sens conférer à une personne, mais plus généralement à un groupe d’individus, une marque distinctive  à connotation fortement négative ou dévalorisante. Elle va identifier un écart (physique, culturel, social) entre la norme et des déviances.
C’est ainsi qu’on pourra mettre au compte de ces déviances des maladies mentales ou physiquement apparentes (lèpre), des handicaps, des comportements sociaux ou sexuels non reconnus par la « norme », des couleurs de peau, des appartenances ethniques ou religieuses…

La stigmatisation suppose, outre cette déviance par rapport à la « norme », une gravité extrême du « marquage » mais aussi une globalité dans la condamnation qui est sensée frapper tous les membres de la communauté concernée.

La stigmatisation conduit en définitive au rejet ou à la mise à l’écart  de l’ensemble des personnes ou des groupes ainsi perçus hors de la norme, du fait de leurs graves  « stigmates » physiques, sociales ou morales. Totalement opposée aux concepts de tolérance et d’altruisme, elle pactise avec le mépris, le rejet de l’autre, la discrimination, voire le communautisme. Ce dernier concept porte en effet en lui des risques de dérives stigmatisantes. par la segmentation qu’il impose dans la société.


Banalisation, discrimination et manipulation
L’ampleur pris récemment par l’utilisation  quasi systématique du qualificatif de « stigmatisation » dans le discours politique ou sociétal peut sans doute traduire une exacerbation des rapports sociaux, un développement du communautarisme et une perte de repères moraux. Mais plus probablement on assiste à une banalisation et une perte de pertinence du terme, en ayant quand même la volonté de lui garder une gravité et une solennité  propres à paralyser l’adversaire. La qualification d’un acte ou d’un propos de « stigmatisation » est une condamnation sans appel ; comme l’était à une époque celle de « bourgeois », de « réac » ou comme dans les années 70, d’ « anti-communiste primaire ».
Tout est dit, le débat est clos ! 

Dans le discours actuel ambiant, le vocabulaire semble cibler son champ d’application de manière quasi exclusive (et donc discriminante ?) sur certaines minorités en difficulté d’insertion ou de reconnaissance : gens du voyage, jeunes des banlieues, homosexuels, noirs, musulmans, ….
« les « Arabo-musulmans », ce groupe religieux et culturel le plus stigmatisé de notre pays » assène ainsi sans nuance l’universitaire et femme politique (sénatrice Europe Ecologie Les verts) Esther Benbassa.

Usant du terme sans discernement pour des incidents mineurs comme pour des faits graves, on n’hésite pas à victimiser toute une communauté lorsque seuls des individus sont mis en cause ; au risque d’induire une réelle perception de « stigmatisation » dans l’ensemble de la communauté d’appartenance.

On en arrive ainsi à qualifier de stigmatisation toute question, tout débat osant porter sur des minorités en difficulté. Evoquer une tournante de banlieue sera interprété comme une stigmatisation des jeunes de quartiers défavorisés, voire de musulmans. Traiter de tout incident avec des Roms sera là aussi qualifié sans appel de stigmatisation.


Caillassages et pillages à  Brétigny–sur-Orge
Pour puiser dans l’actualité récente, on a en mémoire la polémique relative aux « caillassages » et « pillages » auxquels pourraient s’être livrés des jeunes de banlieue lors du déraillement du train de Brétigny sur Orge, en juillet 2013.
Les enquêtes en cours permettront de clarifier les faits, mais à ce stade, il semble admis qu’il y a eu, à défaut d’actions organisées et systématiques, à tout le moins quelques actes isolés indignes et condamnables (vols de victimes, caillassages de secours).
Les évoquer, les déplorer, les condamner ne justifie en rien les procès en « stigmatisation » ou les accusations de « fachosphère » comme cela a pu être fait.
Mais il est vrai que lorsque quelques extrémistes prennent appui sur ces actes pour mettre en cause indistinctement tous les jeunes de banlieue, sans nuance et sans exception, cela constitue un marquage stigmatisant.
Reste qu’il convient d’utiliser le vocabulaire à bon escient, sans céder à la tentation de l’amalgame …

Les gens du voyage
S’agissant, pour reprendre un autre exemple, de la communauté des gens du voyage, on a vu un journaliste de France Info mis en cause par un auditeur pour avoir précisé, à propos de l’arrestation d’un homme présumé complice de Mohamed Merah qu’il appartenait à la « communauté des gens du voyage ». Le risque était semble –t-il de stigmatiser ainsi toute cette communauté. 
La précision n’était peut-être pas indispensable, mais sans doute pas non plus inutile. Le journaliste ne s’étant livré à aucune extrapolition vis-à-vis du groupe d’appartenance, parler de stigmatisation d’une communauté dans son ensemble est à l’évidence inapproprié.

Port de la burqa et stigmatisation des musulmans
Mais le plus bel exemple de dévoiement du vocabulaire, frisant cette fois la désinformation, est celui qui lie interdiction du port de la burqa et stigmatisation des musulmans. Cette manipulation du concept de stigmatisation n’est sans doute pas étrangère à certaines dérives violentes à Trappes en juillet après le contrôle par les policiers d’une femme en burqa.

La loi française interdit, depuis le 11 octobre 2011, le port du voile intégral dans les lieux publics. Pour qu’il y ait discrimation et stigmatisation « des musulmans » il faudrait évidemment que ce port soit un élément constitutif des obligations s’imposant à toute musulmane. Ce qui n’est évidemment pas le cas. Même le simple port du voile ne trouve pas sa source dans le Coran, que dire du voile intégral ! En d’autres termes assimiler burqa et islam est une grossière manipulation qui ne peut qu’entacher l’image des musulmans eux-mêmes.

Interdire sur la place publique la dissimulation totale du visage relève de la sécurité publique, au-delà des règles de courtoisie et du vivre ensemble qui peuvent justifier un minimum de transparence.
 En revanche que des groupes extrémistes pseudo-religieux entendent utiliser le port de la burqa à des fins de provocation à connotation largement politique, libre à eux, avec les conséquences pénales que la loi a prévu, mais de grâce qu’on laisse les musulmans à l’écart de ces provocations marginales et les policiers verbalisateurs à l’abri des accusations de « stigmatisation ».


Les oubliés de la stigmatisation
Le mot « stigmatisation » n’était pas encore à la mode quand Jacques Brel chantait « Les Flamandes » ou encore  « Les bigotes », ou lorsque Georges Brassens s’attaquait aux « femmes de flics », sans oublier Courteline et les fonctionnaires, Molière et les médecins…, et encore aujourd’hui les « péq’nauds » des campagnes et les « souchiens »  de la France profonde.
Et que dire des « belges » et des «blondes», sur lesquels s’acharne régulièrement un  humour condescendant.

Beaux exemples de « stigmatisation » contre lesquels les médias pourraient aussi bien sûr se déchainer, sauf qu’il manque à toutes ces populations, l’ enjeu d’un combat médiatique pour bien-pensants.


Au-delà de l’espèce humaine
Historiquement la stigmatisation (la marque au fer rouge) n’a pas frappé que les être humains et des espèces animales en ont aussi souffert. C’était et cela reste encore utilisé parfois dans un but de marquage physique d’identification et de possession.

Mais le mot « stigmatisation » est maintenant à ce point galvaudé que son application (cette fois morale) s’élargit au-delà de l’espèce humaine !
Evoquer des attaques de pitt-bulls peut vous valoir une vive accusation de « stigmatisation » d’une espèce canine !

En revanche on n’a encore jamais abordé les piqures de frelons, même si étymologiquement ce serait un piquant retour aux sources.


Il reste encore de beaux jours pour la « stigmatisation »...au grand dam de populations qui pourraient espérer un discours moins simpliste qui ne les cantonne pas dans un éternel statut de victimaires.




Quelques références

Sur le thème de la stigmatisation, la référence « incontournable » reste celle du socioloque et linguiste canadien Erving Goffman (1922 -1982), notamment auteur en 1963 de « Stigmate :  les usages sociaux des handicaps ».

A propos des banlieues, on peut citer l’ouvrage de Robert Castel « La discrimination négative ». Si l’auteur utilise le mot « stigmatisation », il met d’abord en avant des mécanismes d’exclusion et de discrimination, un vocabulaire sans doute plus pertinent et moins polémique.
Robert Castel, La discrimination négative, Seuil, 2007, 129 pages, 11 € 80

Et pour ceux qui ne peuvent plus supporter le mot « stigmatisation », à signaler le coup de gueule du sociologue Julien Damon dans Actualités sociales hebdomadaires (n° 2816 du 28 juin 2013) « Stigmatisation : ça suffit »


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